Mon père, ce héros

Publié le par Thibault Decoster

« Quand j’étais petit, je n’étais pas grand

Je montrais mon cul à tous les passants

Une femme me dit: « veux-tu bien le cacher? »

Je lui répondis: « veux-tu bien l’embrasser? »

 

C’est ce genre de chanson que mon père me chantait quand j’étais petit et ce n’était pas pour me déplaire. Mon père, c’était un héros, un roc, un cap que dis-je, une péninsule! Intelligent, cultivé, drôle et indépendant. Je l’ai toujours connu avec de l’estomac mais à mon âge, il était beau. Athlétique, élancé, attirant… « Mais méfiez-vous… C’est un truand! » C’est ce qu’il dit toujours à propos de quelqu’un quand il emploie le mot « attirant », ça vient d’une chanson de Dutronc… Bref.

 

Travaillant à son compte, il ne se ménageait pas de ce côté-là. Parce qu’il aimait plus que tout son travail et que l’argent et ben, il en faut pour vivre. De l’ancienne école, je l‘ai longtemps cru réac‘. Il pouvait proférer les pires conneries avec une sincérité et un aplomb déconcertant mais dans les faits, j’ai découvert que c’était quelqu’un de bien, qui n’avait rien avoir avec ce qu’il pouvait claironner. Ca lui permettait de se cacher derrière une carapace et pour ça, je tiens de lui. Il est peu causant et ne montre pas facilement ses sentiments. 

 

Evidemment, il a des défauts. Fumeur, impatient, têtu, et pas raisonnable. Il se met facilement en colère. Plus d’une fois je l’ai vu jeter son portable par la fenêtre, mais en prenant garde de bien viser pour le faire atterrir en douceur sur l’herbe plutôt que sur le bitume. Ca, c’est tout mon père.

 

Tous les matins, il me réveillait après avoir préparé mon petit déjeuner, la clope au bec, avec au bout une cendre quasi plus longue que sa cigarette, l’œil mi-clos, versant le lait chaud dans mon bol. Jusqu’à ce samedi matin où il n’y n’arriva plus. 

 

J’entendais ma mère, affolée, dans la cuisine. Je me suis levé et j‘ai vu mon père, en robe de chambre, incapable de saisir la casserole. « Il fait un AVC. » Et lui qui répétait, ou plutôt essayait de répondre: « non, ça va, ça va… » ce qui donnait plutôt un truc du genre: « on… a a… a, a… ». 

 

Ma mère voulait appeler le SAMU, tournant dans tous les sens « comme une pie qu’a mal au cul » aurait dit mon père s’il pouvait articuler. Pourquoi perdre une demi-heure à attendre le SAMU? On est à 10 minutes en voiture de l‘hôpital. Elle veut pas, s’il fait un malaise ou qu’il tombe dans le coma en route, comment je vais faire… « je sais pas quoi faire, je sais plus… Et s’il meurt? ». Papa? Mourir? Et puis quoi encore, je voudrai bien voir ça! Allez hop, en voiture Simone!

 

Ma mère l’a aidé à s’habiller et avant de partir, il dégaina une cigarette qu’il porta péniblement à sa bouche. Je ne saurai dire si c’était un bras d’honneur qu’il faisait à la mort ou bien, tout simplement, un réflexe de fumeur en situation de crise. Sur le moment, en cet homme ayant abusé de la cigarette et la dégainant au moment où elle va pour réussir à l’emmener à la mort, moi j’y ai vu de la provocation. Une provocation désespérée. La dernière.

 

Sur la route, j’ai pris un air détaché, serein, pour le rassurer le plus possible. Tout se bousculait mais je n’avais qu’un objectif en tête: les urgences. On réfléchira après. A un feu rouge, il a essayé de me dire quelque chose: « aeuu… aaaééé » Puis, se rendant compte qu’il n’arrivait pas à parler, il s’est résigné en me lançant un: « bon, merde », ce qui a donné un: « On, erde. »

 

Quand on est sortis de la voiture, mon père eût un geste qui m’a amusé et ému sur le coup: il m’a donné en cachette la liasse de billets qu’il avait dans sa poche. L’argent le préoccupait assez pour qu’il ait la présence d’esprit de me filer son argent de peur qu’on le lui fauche à l’hôpital, même en faisant un AVC. 

 

On arrive à l’interphone des Urgences. Quand on m’a demandé « c’est pourquoi? », j’eu cette réponse absurde et pourtant évidente: « bah, pour une urgence…! » « D’accord monsieur, mais que vous ai t-il arrivé? » « C’est mon père, il ne peut plus parler et n’arrive plus à bouger… » « D’accord, entrez ». Les portes se sont ouvertes. Une infirmière est arrivée à grand pas et a pris mon père par le bras. « Qu’est-ce qui vous arrive Monsieur? » « aeuu aaaéééé… On, erde. » « D’accord, c’est pas grave, ne vous inquiétez pas, on va prendre soin de vous ».

 

Et il est parti avec elle. J’étais débout, seul comme un con au milieu de ce couloir désert à le regarder s’éloigner de dos.

 

Accueil. Quel âge a votre père, est-ce qu’il fait des allergies, a-t-il un passé chirurgical, veuillez remplir ce formulaire, il va passer au scanner, vous pouvez attendre dans la salle d’attente… Je sors et là je le croise sur un brancard. Il est comme dans le comas. Deux brancardiers sympas me disent qu’ils vont l’emmener au scanner. Il me regarde mais c’était comme s’il avait perdu connaissance. Je lui fais un sourire pour le soutenir. Puis je vais pleurer dans la salle d’attente. 

 

Coups de téléphone. SMS. Prévenir les gens. Evidemment, pour faciliter la tâche, y‘a pratiquement pas de réseau…

 

Puis j’ai retrouvé mon père. Celui qui était un roc hier que rien ne pouvait atteindre était allongé là, devant moi. Dans une blouse d’hôpital indécente. La bouche déformée. Ne parvenant plus à avaler correctement sa salive, il renâcle, il s’étouffe à intervalles réguliers puis se calme. Une larme coule à son œil gauche que je sèche avec un mouchoir. Il est comme absent. Je lui parle, le rassure en disant que les médecins vont s’occuper de lui. 

 

Le docteur arrive très vite, demande à mon père s’il l’entend, lui demande de serrer sa main, de lever sa jambe. Il ne peut le faire du côté droit, il est paralysé. Le docteur se tourne vers moi et me demande très calmement: « vous êtes son fils? » « Oui. » « Bon, votre père a fait un AVC. On va le transférer d’urgence à l’hôpital de Mantes où ils feront le nécessaire, surement une intervention chirurgicale ».

 

« N’essayez pas de suivre l’ambulance, ils vont vite et vous pourriez avoir un accident ». Ce furent les mots de l’infirmière avant que les portes de l’ambulance se soient refermées sur mon père. Elle est parti à toute allure, avec la sirène. La vie de mon père à l’intérieur. Tout s’effondrait et l’avenir prenait la forme d’un terrifiant point d’interrogation.

 

On vivait à trois, on ne vivait plus qu’à deux. C’était un énorme vide que l’on retrouvait à la maison, sans réaliser ce qui se passait. Ou plutôt en faisant tout pour ne pas réaliser ce qu’il venait de se passer pour ne pas tomber fou. Ma mère ne sachant pas conduire, je la conduis, je la dépose, je la ramène, on va ensemble à l’hôpital. Et la famille est là, pour nous soutenir et nous aider.

 

On se met à espérer que l’opération se passe bien, que le cauchemar ne prenne pas la forme d’un cataclysme. Puis on voit la doctoresse. « Il a eu beaucoup de chance, il a été pris à temps, il n’y a que la partie frontale de son cerveau qui a été touché, celle des sentiments. Il n’a aucune séquelle motrice. C’est le SAMU qui l’a emmené? » « Non, c’est mon fils qui l’a emmené tout de suite » « Bravo, si vous aviez attendu, ça aurait été pire. Bien pire. Vous avez sauvé votre père.» 

 

Sauver mon père. Tout le monde me le disait autour de moi et je ne l’acceptais pas. Parce que, comment dire… Ce n’était qu’un réflexe. Je voyais que c’était grave ce qu’il avait mais je me suis pas dis: « mon dieu, il faut le sauver d’urgence! » et je l’ai pas porté à bout de bras en courant jusqu’à la voiture, contrôlant le volant avec mon pied droit, les pédales avec mon pied gauche tout en lui faisant avec mes mains un massage cardiaque, zigzaguant entre les voitures à 200 km/h dans un embouteillage de voitures, puis débarquant dans l’hôpital, haletant, mon père sur le dos. Je l’ai juste pris à mon bras, je l’ai emmené calmement à la voiture, je n’ai pas dépassé les 40 km/h puis les urgences se sont occupé du reste. 

 

Ce n’est que récemment que j’ai accepté ce fait: j’ai bien sauvé la vie de mon père, grâce à mon sang-froid. Et il n’y a pas besoin d’être un héros pour sauver la vie de quelqu’un qui nous est cher. Il suffit d’avoir le bon réflexe, du calme et de la chance. Car si son AVC s’était déclaré au beau milieu de la nuit, même avec mon plus grand sang-froid, le mal était fait. Plus on gagne de temps, moins le cerveau est touché. Ce n’est pas une question d’heures mais de minutes. Et ça, je ne le savais pas. Si je me suis dépêché et que j’ai directement pris la décision de le transporter plutôt que d’attendre le SAMU, c’était un simple réflexe, il pouvait encore marcher, je me suis dis que c’était la meilleure solution. 

 

C’est cet évènement qui m’a vraiment fait grandir, que je me suis rendu compte que je n’étais plus un enfant ou un ado mais un jeune adulte. Que je pouvais prendre des décisions, des responsabilités et tenter de faire du mieux possible. Je ne suis pas fier de moi mais rassuré. Rassuré que l’on ai évité le pire. 

 

Nous n’avons pas un légume à la maison. On a un homme mobile, qui a toute sa tête mais qui n’est plus vraiment comme avant. Il nous aime toujours autant, il a toujours ce sens du sacrifice pour sa famille mais, la partie frontale de son cerveau ayant été affectée, et bien plus ne rien ne l’atteint vraiment. Il est beaucoup plus froid, il est condamné à ne plus ressentir grand-chose. Il n’a plus vraiment de sentiment. Il a beaucoup moins d’humour qu’avant, ses défauts se sont amplifiés. Mais ça aurait pu être tellement pire. Par contre, il ne fume plus du tout depuis son AVC. Il dit qu’il en a plus envie. Le choc, peut-être.

 

Avec mon père, on ne se dit pas qu’on s’aime, parce qu’on des hommes, des vrais. Mais on se le montre dans la vie de tous les jours. Un geste, un sourire. Et un an jour pour jour après son accident, il m’a remercié, comme ça, au détour d’une phrase, tout en pudeur avec un petit sourire: « ah tiens, c‘est vrai que ça fait un an que tu m‘as emmené à l‘hôpital, merci mon fils! ». Puis il est parti, tranquillement. Moi non plus, je fais semblant de rien, mais je me souviendrai de ce moment toute ma vie. C‘est une phrase qui m‘émeut encore et qui m‘émouvra jusqu‘à ce que je casse ma pipe. Je devrai lui dire que je l’aime mais je n’y arrive pas, je trouve ça impudique. Et puis on est pareil, on se comprend. Quand il ne sera plus là, je sais que je regretterai de ne pas lui avoir vraiment dit en face. Mais c’est comme ça.

 

En attendant, il continue de chanter ses chansons à mes neveux, Nolan et Valentin. C’est leur papy. C’est encore plus émouvant de le voir avec eux car ce ne sont pas ses petits-enfants biologiques. Ma sœur est en fait une demi-sœur, un enfant du premier mariage de ma mère. Mon père a deux autres « vrais » petits-enfants mais qu’il n’a pratiquement jamais vu, à la suite d’un différend avec sa fille. Il se rattrape aujourd’hui avec eux. Même Nolan il a remarqué que son papy a changé depuis l’hôpital. Mais il l’aime toujours autant et il aura de beaux souvenirs de lui. 

 

Mis à part ce jour-là, je sais que je n’aurai que de beaux souvenirs de lui aussi. Jamais je ne pourrai l’oublier. Une chanson, une blague, un endroit, un objet, une bêtise me rappellera toujours mon père. Et je sourirai. 

 

Encore ce matin, c’est lui qui m’a réveillé, après avoir préparé mon petit déjeuner. Puis je suis allé prendre ma douche et comme à chaque fois, quand je lui ai demandé s’il s’est lavé, il m’a répondu: 

 

« Y’a que les gens sales qui se lavent! »

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Anasthassia =) 07/05/2012 18:57

Coucou Thibault !

Je te suis depuis longtemps, j'aime beaucoup tes podcasts, dommage que tu as arrêté ! Je te trouve plutôt différent des autres, ça se voit dans tes vidéos que tu es plus cultivé ;)
J'aime aussi tes 3 nouvelles que je viens de lire, j'espère que tu continueras ! Je t'encourage à le faire :)

Bonne semaine !

Kikile 01/05/2012 15:56

Hé ben. J'ai lu tous tes textes fripon ! Ils sont bons ! Mais celui-là m'a le plus émouvu !!